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USA, l'étrange victoire


Rédigé le Lundi 14 Novembre 2016


Quelques réflexions débarrassées de l’émotion, de l'emballement et des idées reçues du premier jour.
 
A lire et écouter les experts qui jugeaient hier la victoire de Trump impossible, on a désormais l'impression qu'elle était inéluctable ! En fait, il n'y avait rien d' irrésistible dans la poussée populiste.
 
1. Il n'y a pas eu de raz de marée pour Trump 
- Trump a 200000 voix de moins que Hillary Clinton au vote populaire. Il est élu avec 47,5% de 54% du corps électoral. Mitt Romney et John McCain avait perdu contre Obama avec respectivement I million 600 000 et 300 000 voix de PLUS que lui. 
 
2. Les pauvres n'ont pas voté pour un milliardaire
- Hillary Clinton a 12 points d'avance chez les électeurs gagnant moins de 30000 dollars par an et encore 9 points jusqu'à 50000 dollars.
C'est sur la tranche des 50000 à 100000 que Clinton est le plus distancée (46/50). Ce qui est donc vrai c'est que les classes moyennes ont fait la différence.
 
3. C'est plus une déroute de Clinton qu'un triomphe de Trump.
- Parce qu'elle était la pire candidate possible. 
Hillary Clinton paye de n'avoir rien compris aux mouvements de fond de la société US et à la force du rejet des symboles qu'elle incarnait : l'arrogance de classe quand elle qualifiait de" pitoyable" les électeurs de Trump. La femme dominée par son ambition au point d'accepter par arrivisme d’être humiliée par son mari. La favorite du Big Business qui disposait d'un budget de campagne 3 fois supérieur à celui du milliardaire -Trump la suspecte de corruption- ne peut clairement expliquer comment son couple a fait fortune alors qu'il était sorti couvert de dettes de la Maison Blanche en raison des frais d'avocat des affaires Lewinski et Waterhouse. 
 
-Parce que c'était la pire stratégie. 
Dans son camp, on appelait la "rust belt" Pennsylvanie, Ohio, Wisconsin, Michigan le "mur bleu", la barrière des ouvriers bien payés de la grande industrie devait forcement voter démocrate. Elle n'y a presque pas fait campagne quand Trump labourait sans cesse ce terrain et martelait son message protectionniste .
 
Les hispaniques, les noirs devaient s'ajouter à ces bastions pour donner la victoire.
Les femmes voter pour une femme et pas pour une brute sexiste. 
Les religieux devaient au mois s'abstenir devant un Trump libertin et fort peu dévot.
 
Erreur, les noirs se sont moins mobilisés que pour Obama, les hispaniques traditionnellement plus républicains n'ont pas déserté en masse le camps de Trump malgré son mur et ses injures, seules les femmes blanches célibataires se sont plus mobilisées.
 
La bible belt s'est déplacée pour voter pour celui qui nommerait un juge anti avortement à la cour suprême.
 
4. La presse a-t-elle été outrageusement pro Clinton?
Non, elle est tombé dans le piège des provocations de Trump. Elle a dénoncé ses mensonges, ses insultes, ses déclarations racistes, sexistes etc....
 
Mais rétablir la vérité des faits, pointer les outrances n'est ce pas la raison d'être de la presse ? 
Il faut donc aller chercher plus loin que dans les chiffres et les apparences la vérité de cette élection.
 
Les journalistes n'ont fait qu'une partie du travail en n'allant pas interroger les électeurs de Trump, en ne cherchant à comprendre pourquoi ils applaudissaient ces horreurs. Ils n'ont pas compris que Trump était ravi de la réaction outrée de la presse qui confortait son image "hors système", le "EUX" et "NOUS".
 
Clinton et la presse auront creusé jusqu'au gouffre le fossé qui sépare depuis 30 ans la société et ses dirigeants au point que les sondeurs n'ont même plus les outils capable de l'explorer. Ils lisent le passé croyant prédire l'avenir !
 
Nous sommes sans doute ici au fond du problème et c'est ici que nous pouvons faire le lien avec la situation française et tenter de dépasser notre effarement.

Ne tombons pas d'une simplification à une autre, d'une Amérique résumée au Hipster newyorkais à une Amérique KKK.  
Oublions ce qui est strictement américain et a toujours existé : le Red neck, le Hillbilly, le bigot enragés par l'élection d'Obama  sont minoritaires et le serons toujours. L'Amérique est ainsi, non un melting pot mais une juxtaposition. 
Le fait nouveau, c'est que ces groupes vivaient dans l'indifférence, la campagne montre qu'ils vivent désormais dans la haine.

Ce qui rend encore plus grave la question centrale comment  cette minorité haineuse a-t-elle pu recevoir le renfort de la classe moyenne ?

Cette classe industrieuse et industrielle avait supporté sans révolte la violence de la crise des subprime ,  terreau indispensable de la démocratie avait cru en Obama .
Et rien n'a changé ! La doucereuse voix de la raison qui depuis 30 ans lui enseigne la fatalité et la nécessité de sa défaite.

Même le légitime Obamacare en aura été un signe supplémentaire quand elle aura vu ses primes d'assurances augmenter pour la financer.

Un sentiment s'est installé, fondé ou non, mais fortement ressenti : cela va toujours mieux pour les très riches et les très pauvres, jamais pour nous.
Wall Street et le SDF confondus dans le même ressentiment.
La baisse réelle des salaires ( un ouvrier américain en dollars constants gagne moins que son père) n'a pas qu'un sens matériel mais un sens moral : ton travail ne vaut rien et toi qui n'a que ton travail ne vaut rien non plus. (Leçon à méditer pour la France ?)

C'est pourquoi la peur du chômage ne suffit pas pour comprendre. 
Il ne s'agit plus s'agit plus seulement de donner du travail, mais de redonner de la valeur, du sens à ce travail. Aujourd'hui la classe moyenne en France comme aux Usa ne craint pas seulement pour son emploi, ses revenus mais pour son mode de vie, pour sa dignité, pour sa place dans la société. Même s'il a un travail, quel vaut-il, et pour combien de temps.
Il est donc disponible pour entendre tout ceux qui en désignant des coupables et des idées simples lui rendra cette dignité et lui promettra sa protection.

C'est ici où le mur prend toute sa force parce qu'elle est symbolique, il protège, il restitue un espace fini, il redonne un sens au paysage. Peu importe qu'il existe vraiment ou pas, c'est un mur mental.
En en faisant au sens propre et figuré le socle de son discours Trump a eu, nolens volens, un trait de génie. C'est son "je vous ai compris" qui promet d’ailleurs les mêmes désillusions.
La leçon est peut-être aussi que nous ne sommes pas prêt à vivre dans le monde sans limite de la globalisation.
On passe probablement à côté d'une donnée fondamentale si on ignore l'angoisse que génère ces "espaces infinis " de la mondialisation pour la plupart d'entre nous.

La défaite de Clinton n'est donc seulement tactique, sociale, elle est profondément culturelle. Ce n'est pas la révolte du petit blanc mais de "main street USA" plus même qu'une révolte c'est une sécession.
(Qu'entend-on quand on se promène en France au cœur des villes moyennes en déshérence)

Cette élection n'est pas la victoire d'un camp (Trump a gagné aussi contre la machine républicaine) sur un autre mais d'une Amérique sur une autre, elle est le signe d'une nation profondément divisée.
Voila pourquoi ces américains se fichent que Trump mente, ils n'entendent qu'une seule chose, c'est qu'il s'adresse à leurs tripes et qu'il peut assumer la fonction première d'un état : protéger.

Maintenant les USA vont devoir montrer leur génie propre, celui qui leur a finalement toujours évité le pire qui ne nous a pas épargné en Europe.

Le paradoxe étant que les américains sont globalement plus violents, plus racistes, plus individualistes, plus xénophobes que la plupart des européens mais que depuis la guerre de sécession, ils ont toujours su s’arrêter au bord du pire contrairement aux patries de Voltaire, de Goethe ou de Cervantès....

Pardon de cette grandiloquence mais cela me conforte dans l'idée que le temps de la pédagogie est passé, et que le secours ou le recours à la société civile n'est pas suffisant, il faut être capable de proposer un nouveau contrat social et d'entamer le passage d'une démocratie de délégation à une démocratie de participation.
 
Le danger est peut-être même plus grand en France où l'on attend encore tout de l'Etat, essence de la Nation alors qu'aux Etats Unis, l'essence de la Nation est dans chaque individu et personne ne remet en cause l'économie de marché. (Au point d'élire un milliardaire pour défendre l'ouvrier!)

Pour finir sur une note plus optimiste, l'isolationnisme militaire, moral et économique des USA serait une formidable occasion pour une Europe puissance commerciale et stratégique. On peut rêver ! 

Pierre-Marie CHRISTIN
 








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